Textile ouest-africain : à Lomé, Mablé Agbodan fait dialoguer les savoir-faire ancestraux et la création contemporaine

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Le textile ouest-africain se réinvente à travers la rencontre des traditions et de l’innovation. Au terme d’une résidence internationale de recherche-création, la Fondation Mablé Agbodan a présenté, vendredi 30 octobre 2026, au Magic Mirror de l’Institut français du Togo, l’exposition « Les Routes du Textile Ouest-Africain ». 

Une initiative qui met en lumière la richesse des métiers artisanaux et le potentiel créatif des matières locales, à travers les expériences croisées d’artisans et d’apprenants du Togo, du Bénin et du Ghana.

Du coton à l’indigo, en passant par le raphia, les matières traditionnelles africaines ont été au centre de plusieurs semaines d’expérimentation et de création collective. 

Des maîtres artisans et des apprenants venus de différents horizons ont partagé leurs connaissances, confronté leurs techniques et imaginé de nouvelles possibilités artistiques. 

L’objectif est de faire évoluer les pratiques sans rompre avec leur héritage, tout en donnant une plus grande visibilité aux talents et aux savoir-faire du continent.

Trois pays réunis autour d’un patrimoine commun

Pour Mablé Agbodan, initiatrice de cette résidence, l’enjeu dépasse la simple présentation d’œuvres textiles. Il s’agit avant tout de valoriser les compétences des artisans africains et de révéler les richesses culturelles et artisanales du Togo, du Bénin et du Ghana.

La rencontre a notamment réuni Bertrand Lodonou et Ariane pour le Bénin, Francis Ahiadou pour le Ghana, ainsi que Deborah Anani Amuzu, Togolaise ayant acquis une partie de son savoir-faire artisanal au Bénin. Cette diversité de parcours a favorisé un véritable brassage de connaissances et de pratiques.

« Nous utilisons différentes techniques pour obtenir des motifs sur les tissus. Nous avons notamment la bande de coton tissé écru et teinté, ainsi que le calicot, un tissu en coton d’une largeur de 90 centimètres à un mètre, travaillé selon la même technique. Le rendu varie notamment en fonction de l’épaisseur du tissu », a expliqué Mablé Agbodan lors de la visite de l’exposition.

Parmi les réalisations présentées figure notamment « Rythme d’indigo », une création inspirée du shibori japonais, une technique qui permet d’obtenir des motifs grâce aux pliages, aux nouages et aux attaches effectués sur le tissu avant la teinture.

Quand les techniques artisanales se rencontrent

L’une des particularités de cette résidence réside dans le croisement des expériences et des méthodes de travail. Les participants ne se sont pas limités à reproduire les techniques qu’ils maîtrisent déjà. Ils ont également exploré celles des autres pour faire émerger de nouvelles formes de création.

Cette dynamique est illustrée par le travail d’Eugénie Nyatiglo et de Jerry Nisata Nano, qui ont collaboré pendant deux semaines à la réalisation d’une même œuvre. En associant leurs compétences, ils ont expérimenté un métissage de techniques artisanales, dans un esprit de partage et d’apprentissage mutuel.

Les apprenants du Club de l’Université de l’Artisanat ont également pris part à cette aventure créative. À travers une démonstration, Céline Yawa a notamment présenté les procédés de teinture par réserve. Cette technique consiste à protéger certaines parties du tissu à l’aide de pliages, de ligatures ou d’attaches afin qu’elles ne soient pas imprégnées par la teinture. Les zones ainsi préservées conservent leur couleur initiale et font apparaître différents motifs après le bain de teinture.

« Les attaches, c’est pour créer des réserves sur le tissu. Après avoir attaché, on teint et les parties nouées restent blanches. C’est ainsi que les motifs apparaissent. Ces tissus peuvent ensuite être cousus pour réaliser plusieurs modèles », a expliqué Yawa. Convaincue du potentiel économique de cette activité, elle encourage également les jeunes filles à s’intéresser aux métiers de la teinture.

Au centre de l’exposition, une table aménagée sous la forme d’un panier présente plusieurs étoffes teintées et décorées. Certaines sont issues de tissus traditionnels, tandis que d’autres proviennent de pagnes récupérés et transformés grâce aux techniques du tie-dye et du shibori. Une manière de démontrer que les matières existantes peuvent connaître une seconde vie à travers la créativité et la maîtrise des gestes artisanaux.

Coton, indigo et raphia, trois matières, une infinité de possibilités

La recherche menée durant la résidence s’est principalement articulée autour de trois matériaux : le coton, l’indigo et le raphia. Chacun a apporté une dimension particulière aux créations.

Le coton, travaillé sous forme de fils et de bandes tissées, a permis d’explorer différentes structures, textures et combinaisons. Parmi les pièces remarquables figure un tissu de 15 mètres réalisé selon une technique connue au Togo sous l’appellation « Alzichro », puis déclinée en plusieurs formats.

L’indigo a, pour sa part, offert un terrain d’expérimentation autour des couleurs et des motifs. Sa préparation constitue également l’un des aspects présentés au public. 

Les feuilles de la plante indigo, difficiles à conserver à l’état naturel, sont transformées en boulettes afin de prolonger leur durée de conservation. Les procédés varient selon les pays. Les boulettes exposées proviennent du Bénin, avec le concours de Monsieur Aglamé, dont la contribution a été saluée au cours de la présentation.

Plusieurs créations illustrent les possibilités de cette teinture. Madame Sigli présente notamment « Rythme d’indigo », tandis que Catherine Agbodin-Cocor signe une œuvre intitulée « Les feuilles ». D’autres pièces exploitent les techniques de réserve sur des bandes de coton tissées au Togo, notamment des étoffes de 30 centimètres de largeur.

Le raphia complète cette exploration par ses propriétés végétales et sa dimension sculpturale. Associé au coton et aux fils teints à l’indigo, il permet de créer des compositions originales et de repousser les limites habituelles du travail textile.

« La connaissance ne finit jamais », témoigne un artisan béninois

Pour les artisans ayant pris part à cette expérience, la résidence a constitué une occasion précieuse de perfectionnement et d’ouverture à d’autres pratiques.

Bertrand Lodonou, artisan béninois, ne cache pas sa satisfaction d’avoir participé à cette initiative. Il retient particulièrement les échanges avec les artisans togolais et ghanéens, qui lui ont permis d’enrichir son approche du métier.

« Nous avons partagé nos connaissances avec les Ghanéens et les Togolais. Ensemble, nous avons échangé et créé beaucoup de choses. Pour ma part, j’ai travaillé sur le tissage des fils teints à l’indigo avec du raphia. Nous avons également réalisé des motifs sur différents tissus », a-t-il confié.

Au-delà des réalisations, il souligne surtout la leçon humaine et professionnelle tirée de cette rencontre : « Ce moment a été très important pour nous en tant que tisserands. Chacun travaillait dans son domaine et pouvait croire qu’il avait déjà tout appris. Mais cette résidence nous a permis de comprendre que l’être humain est appelé à grandir et que la connaissance ne finit jamais. Chaque jour, on peut acquérir de nouvelles connaissances, encore plus grandes que celles que l’on possède déjà. »

Mablé Agbodan : faire des métiers de main des métiers d’or

À l’origine de cette initiative, Mablé Agbodan défend une conviction : l’Afrique dispose d’un patrimoine artisanal exceptionnel dont la valeur mérite d’être davantage reconnue et exploitée.

Pour elle, cette passion pour le textile est profondément liée à la redécouverte des richesses culturelles africaines. « Nous sommes nés en Afrique et nous vivons avec des choses qui sont ancrées en nous, mais dont nous ne connaissons pas toujours la valeur. À un moment donné, ces richesses commencent à s’éveiller en nous. Ma passion pour le tissu, pour le textile et pour la matière première a toujours été présente », a-t-elle expliqué.

Elle estime que les recherches et les échanges menés pendant la résidence ont permis d’innover et de démontrer que les artisans africains peuvent produire des créations de grande qualité lorsqu’ils conjuguent leurs compétences.

« Ces recherches nous ont amenés à innover et à montrer au monde entier que l’Afrique possède des richesses que nous ne valorisons pas suffisamment. Nous apprenons aussi à nous mettre ensemble pour réaliser de grandes choses », a-t-elle souligné.

L’initiatrice insiste également sur la capacité des artisans locaux à rivaliser, par la qualité de leur travail, avec les productions industrielles. Certaines créations présentées sont, selon elle, si abouties qu’elles pourraient facilement être confondues avec des tissus industriels.

Dans cette perspective, elle lance un appel aux jeunes en faveur de la formation professionnelle et de l’entrepreneuriat artisanal. 

Pour elle, les métiers manuels ne doivent plus être considérés comme des activités de second rang, mais comme de véritables secteurs d’avenir, porteurs d’emplois et d’opportunités économiques.

« La culture et la création ont du potentiel et de l’avenir. Les jeunes ne doivent pas regarder de haut le menuisier installé au bord de la route. C’est à nous de nourrir notre créativité et de faire les choses autrement pour montrer au monde entier que les métiers de main sont des métiers d’or », a-t-elle affirmé.

Un patrimoine à préserver, mais surtout à faire évoluer

Au-delà de la diversité des œuvres exposées, « Les Routes du Textile Ouest-Africain » porte un message essentiel : la préservation du patrimoine artisanal passe aussi par sa capacité à se renouveler. La transmission des techniques ancestrales, leur confrontation à d’autres pratiques et leur appropriation par les nouvelles générations constituent autant de leviers pour faire vivre cet héritage.

À travers cette résidence, la Fondation Mablé Agbodan entend ainsi encourager les collaborations entre artisans, renforcer la reconnaissance des métiers d’art et ouvrir de nouvelles perspectives à la création textile africaine.

L’initiative bénéficie du soutien de l’Institut français du Togo, à travers le Fonds Équipe France Création Africa, ainsi que de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), dans le cadre du fonds « La Francophonie avec Elles ».

En faisant dialoguer les gestes hérités des générations précédentes avec les aspirations des créateurs d’aujourd’hui, cette exposition rappelle que le textile africain n’est pas seulement un marqueur d’identité culturelle. Il constitue également un formidable terrain d’innovation, de coopération et de développement économique. 

Il faut noter que l’exposition se déroule du 30 au 5 novembre 2026. 

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